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La naissance du « Bourg l’Évêque » quarante ans … déjà … (par Jacques Gury)

Au cours de l’été 1966 les premiers habitants du Bourg l’Evêque s’installèrent, en pionniers, dans les appartements qu’ils venaient d’acquérir. Certains y résident encore et savent comment fut édifié un quartier qui se voulait résolument ” futuriste “. Pour nos autres lecteurs, revenons aux origines.
Dès son élection en 1953 Henri Fréville envisagea, d’une part, la création de nouveaux quartiers avec de grands immeubles collectifs, dressés en pleins champs, comme à Maurepas, Cleunay, Villejean…et, d’autre part, ce que l’on voulait appeler la ” rénovation urbaine ” pour des ” îlots insalubres “, comme le quartier de la rue de Brest aux maisons vétustes et surpeuplées, exposées aux ravages des crues de l’Ille. En fait ” rénovation ” signifiait départ des habitants et destruction de l’intégralité de ” l’îlot “, puis construction d’immeubles pour une nouvelle catégorie d’habitants ; l’opération étant confiée par la Ville à une ” Société de Rénovation ” ad hoc.
La rue de Brest allait être une des priorités, car, non seulement l’habitat y était déplorable et malsain, mais elle bloquait tout développement sur la rive ouest du canal et au delà vers Villejean. Dès 1957 fut créée la ” Société de Rénovation de l îlot de la rue de Brest “, et dès la fin de l’année un premier contingent d’habitants fut évacué sur Cleunay. Il fallait ” libérer les immeubles de leurs occupants “, formule pudique pour éviter de parler d’expulsions, mais les premiers évacués se réjouissaient de connaître enfin le confort d’immeubles neufs. Déménagements et destructions ” plus de 500 logements) se poursuivirent alors que les projets n’étaient pas encore bien définis. Il fallut attendre le 23 mai 1960 pour constituer officiellement la Société de Rénovation de la rue de Brest, et le 13 mai 1961 pour avoir l’indispensable déclaration d’utilité publique, s’appuyant sur un décret du 1er juin 1960 permettant ce type d’aménagement, et les statuts définitifs ne furent pas adoptés avant 1962.
A vrai dire, il semble que l’opération se soit déroulée dans un certain vide juridique, comblé a posteriori, la législation s’adaptant à des situations inédites tant bien que mal. Le Maire aurait avoué, dans un moment de découragement, que, s’il avait su, il n’aurait pas lancé la Ville dans une opération aussi risquée et complexe. D’ailleurs, même Georges Maillols, le prestigieux architecte auquel fut confié l’ensemble du projet, tâtonna quelque peu. Guy Houist(1), président de la Société de Rénovation, et le Général Vendeuil, directeur(2), se plaignirent assez fréquemment de modifications, justifiées mais souvent inopinées, dont ils étaient parfois avisés a posteriori.

 

 

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Il est vrai que la tâche de l’architecte était très difficile. Il ne s’agissait pas seulement de construire quelques 1500 logements à l’emplacement des maisons, ateliers et entrepôts démolis. Il fallait d’abord combler ou rectifier des bras de l’Ille, puis établir comme une vaste plate forme au dessus du niveau des crues. Il ne s’agissait pas non plus de tracer une rue mais d’ouvrir une voie de 30 m de large sans qu’il soit question d’aligner sagement des ” barres ” de part et d’autre d’un axe rectiligne. Dès juillet 1962, la presse locale présentait et commentait le plan détaillé de l’ensemble prévu pour les 11 hectares à aménager. Georges Maillols affirmait : ” Je n’ai pas travaillé sur plan, j’ai manipulé des cubes. J’ai voulu répartir des masses les unes par rapport aux autres, et en partant de la tour principale de 25 étages. ” Effectivement, il refusait toute symétrie stricte, jouait avec des courbes et des ellipses, multipliant les décrochements et les orientations imprévues. Il laissait le détail des immeubles à ses confrères, imposant seulement des normes et des gabarits pour assurer une unité. Il se réservait la fameuse tour centrale, qui évoluera progressivement d’un parallélépipède massif à deux élégantes tours jumelles, édifiées en fin de programme.

Donc, les lecteurs d’Ouest-France découvraient ce qu’on appelait ” le Bourg l’Evêque “, car, il ne suffisait pas d’avoir fait table rase des vieilles bâtisses branlantes ; il fallait faire oublier un passé de misère ! On allait habiter à des adresse prestigieuses, en pleine lumière, voire en plein ciel, là où, naguère, humbles boutiquiers et petits artisans avaient vécu dans l’ombre. On allait résider au Penthièvre, à la Caravelle, à l’Emeraude, dans un habitat de ” standing “, dans un confort encore inconnu de la majorité de la bourgeoisie rennaise. Plus tard, la publicité annoncera ” le plus bel immeuble de Rennes sera bientôt au cœur de la ville : ” Les Rives de l’Ille “…il s’agissait des 3 immeubles : Goëlo, Trégor et Penthièvre. On promettra pour l’Emeraude ” un habitat luxueux “.

On ne se contentait pas de proposer des logements, on annonçait des équipements collectifs, des édifices sociaux, culturels, sportifs, des services publics, un centre commercial avec 35 locaux et un supermarché, on envisageait piscine et patinoire, cinéma, on promettait ” un centre distractif “, des lieux de loisir et de rencontre, pour les vieux et pour les jeunes, des ” clubs à l’anglaise “…L’austérité de l’architecture serait atténuée par des ornements divers, des frises, des sculptures, des céramiques de couleur…

En dépit d’une forte densité de la population, on serait comme dans un parc. En effet, on pourrait circuler entre les bâtiments, sans clôtures, sans limite entre l’espace privé et l’espace public, sans jardins privatifs. Guy Houist, annonçait qu’il ne voulait ” pas de verdure en rase-mottes ” et qu’il prévoyait ” le plus d’arbres possible et de grands arbres “.(3) Surtout pas de voitures : les 1700 places de parking pour 1500 appartements seraient presque toutes en sous-sol, invisibles. Bref, on aurait une vraie cité où il ferait bon vivre !

Par ailleurs, la Ville voulut faire de ” la cité du Bourg l’Evêque ” la vitrine de la modernité triomphante, en ouvrant le vieux Rennes sur une perspective ” délibérément moderne “, après avoir éventré le Bas des Lices et le carrefour Jouault. Les regards et les voitures franchiraient un pont Bagoul tout neuf, aussi large que long, puis enfileraient une voie triomphale qui dans une grande courbe aboutirait après l’Ille à une porte gigantesque (qu’on appellera Porte de l’Ouest puis Porte d’Armor) avant de monter vers le grand séminaire, St Brieuc et Brest…Le trafic routier n’avait plus de raison d’emprunter le Mail, et Bourg l’Evêque ” réussite de l’urbanisme de la seconde moitié du XXème siècle ” devait imposer aux voyageurs venus de Basse Bretagne la découverte d’un avenir radieux dans la capitale.


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Les travaux avancèrent assez lentement, parce qu’il fallait établir partout des fondations sur des pieux de béton s’enfonçant jusqu’à 25 mètres, sous les alluvions. Les volumes et les masses étaient considérables ; il s’agissait souvent de nouvelles techniques, de nouveaux matériaux ; on innovait dans tous les domaines. Mais au bout de quatre ans certains immeubles étaient habitables, le rêve devenait réalité. Paradoxalement, on tint à reconstituer un peu de passé parmi les grues et les engins, en implantant dans le square au bord de l’Ille des arcades du cloître de la Visitation du Colombier et le puits de Saint-Sauveur, alors qu’on n’avait pas cherché à sauver une pierre ou une poutre de la rue de Brest. L’année suivante, en 1967, le Général de Gaulle vint à Rennes et le Maire tint à lui présenter Bourg L’Evêque, mais les Horizons n’étaient présents que sur une photo gigantesque. En effet, Maillols avait attendu la fin du chantier pour élever ce qui était le plus novateur et le plus audacieux, défi lancé à toutes les grandes villes de l’Ouest, défi lancé au vieux Rennes et aux tours de la cathédrale. A partir de l’été 1968, il fallut trois ans pour assurer les fondations et édifier l’une après l’autre ” les jumelles ” comme disaient alors les Rennais, fin 1971. Au-delà de la prouesse technique et des records, c’était le triomphe de l’élégance, renvoyant à leur banalité ou à leur prétention tous les autres bâtiments de Bourg l’Evêque. Entre temps le quotidien s’était installé, SUMA, le supermarché, avait ouvert ses portes en 1968, on avait commencé à planter des arbres et des rosiers ; et la ” Société Rennaise de Rénovation ” commençait à lorgner vers les Polieux, ” l’îlot Sud-Est “, et au delà de la rue Vaneau, car l’appétit vient en mangeant…

(1) Guy Houist, 1913-1973, militant social, consacra les quinze dernières années de sa vie à la ” rénovation ” de Bourg l’Evêque, étant véritablement le bras droit du Maire pour cette opération.
(2) Le Général Vendeuil n’était plus en activité, bien sûr, mais il mena toute l’opération avec une vigueur et une rigueur toutes militaires.
(3) C’est à Guy Houist que l’on doit le grand jardin derrière la Caravelle, qui n’était pas expressément prévu à l’origine.

Il ne s’agit pas d’une étude, mais seulement d’une évocation, rédigée à partir des archives de la Société Rennaise de Rénovation, déposées aux Archives municipales (fonds 1180 W, en particulier 103-110.) et d’un épais dossier conservé aux Archives départementales, rassemblant divers documents et coupures de presse sur la rue de Brest (cote 4 J 238/13). Les termes entre guillemets viennent de journalistes ou de dossiers des années 60.

Nous invitons ceux de nos lecteurs qui ont vécu les premières années du Bourg l’Evêque à nous faire part de leurs souvenirs.

La grande opération de « rénovation de la rue de Brest », des années 1960-1970, a imposé une nouvelle topographie et même une nouvelle toponymie, où se concurrencent noms d’immeubles et noms de rue. Nous explorerons le Bourg l’Evesque du XXIè siècle pour retrouver le siècle précédent. Première étape…

Commençons par la rue de la Paillette, modeste voie reliant depuis 1860 le Mail à la rue de Brest par le « Polieu », alors dit « Paux-Lieux », qui, au XIXè siècle n’était pas encore urbanisé, mais elle rejoignait aussi la rue du Manège qui se dirigeait vers le quai d’Ille-et-Rance. Il y avait eu une école d’équitation de 1782 à 1839, d’où le nom de Manège, puis le terrain avait été loti. A la fin du XIXè siècle, des écoles chrétiennes avaient été établies et les « filles de la Sagesse » y avaient ouvert une maison de retraite et une clinique dite alors  « Clinique d’Ille et Rance », à laquelle s’ajouta une maternité où naquirent beaucoup de petits Rennais. Elle ne ferma que voici moins de vingt ans. Une partie des bâtiments et la chapelle subsistent. Le nom actuel est rue Grignon de Montfort (1673-1716) qui fonda en 1703 la « Congrégation des Filles de la Sagesse », présentes un siècle durant dans le quartier.

Une venelle permettait de rejoindre la rue de Brest. Elle était si modeste qu’un tourniquet suffisait à interdire le passage aux charrettes et voitures à bras, d’où son nom. Elle disparut lors de la construction de l’Emeraude. Pour en conserver le souvenir, la Ville baptisa « square du Tourniquet » le jardin aménagé devant la tour des Horizons. Mais, comme aucune plaque ne l’indique, personne ne le sait. Le square du Tourniquet fut voulu comme un « espace boisé » avec une dizaine de grands arbres, atténuant la réflexion de la chaleur et de la lumière en été, et compensant par une masse de verdure les volumes des immeubles. Quatre de ces arbres ont disparu récemment ; on peut craindre pour la survie des autres.